2013-10-17 / Editorial

Le grenier de souvenances de Norman

La mer et les plages de mon enfance
By Norman Beaupré

Lorsque j’étais tout jeune et nous habitions Biddeford en ville, j’avais peu conscience de la mer et ses plages qui nous côtoyait. Mes parents y allaient peu souvent s’ils y allaient du tout. Nous restions tout près de la rivière Saco sur la rue Cleaves, et ma mère avait grand peur de l’eau et de la possibilité d’une noyade. C’est pour cela, je crois bien, que nous les enfants, nous n’avons pas appris à nager jusqu’à ce que nous déménagions à Hills Beach en 1945 ou près. Il y avait des jeunes qui fréquentaient la rivière et ils allaient se baigner dans le Sandy Bottom ou dans un autre endroit seul connu d’eux. Je ne sais pas s’ils avaient la permission de leurs parents pour aller se baigner mais j’ai appris plus tard qu’il y en avait qui s’étaient baignés là. Pas nous autres car nous étions fort attachés aux jupons de ma mère qui nous surveillait toujours de près. C’était sa charge et surtout son devoir. Quant aux lacs dont jouit notre État, ce fut presque une non-existence pour nous. Les mers, les rivières, et les lacs n’existaient que dans nos livres de géographie.

Nous allions souvent nous promener surtout chez la famille de ma mère car celle de mon père vivait principalement à Biddeford. Ma mère avait de la parenté à Augusta, Waterville, Sanford, Springvale, et une soeur au Canada. Ses parents, mémére et pépére Hubert, sont enterrés à Sanford, mais ça c’est une autre histoire. La plus vieille de mes deux soeurs avait une peur horrible des ponts et de l’eau et c’est pour ça qu’elle se blotissait sur le plancher en arrière de notre voiture jusqu’à ce que nous ayons traversé le pont. Même aujourd’hui elle garde cette peur des ponts surtout des hauts ponts et je pourrais dire de toute hauteur. Quant à la plus jeune, elle est demeurée hardie et sans peur. J’ai toujours eu peur de certaines choses telles les araignées, les chiens aboyeurs, les fanfarons, et de la profonde noirceur, mais je n’avais pas peur de l’eau et les ponts. Je n’étais pas chien-culotte, mais je me réservais les peurs dans mon enfance et j’avais des moments où j’avais vraiment peur. Peur des monstres, peur des momies et de Boris Karloff dans son maquillage de monstre, peur d’être abandonné, et peur de la strappe , cette lamelle de cuir avec laquelle on punissait les mauvais garnements, aussi la peur d’être humilié par les autres ou les circonstances car j’étais un être fier, trop fier parfois.

Nous sommes déménagés à Hills Beach parce que le médecin avait conseillé à ma mère qu’elle avait besoin d’air frais et un nouveau terrain afin de guérir sa crise de nerfs[ce n’était pas du tout ses nerfs, après tout, c’était son coeur affecté par le rhumatisme articulaire aigu en plus de la paralysie infantile qui lui paralysera le pied droit]. Ma mère s’est ennuyée à mort à Hills Beach loin de la parenté, des amis, et loin des parages qu’elle avait si bien connus. L’air de la mer et du “Back Bay’ était sain et on pouvait humer le sel dans l’air. C’est à Hills Beach où nous nous baignions, nous les enfants, où nous nous assoyions sur sa plage pendant de longues heures l’été lors des vacances. Cependant, ce n’est pas là où j’ai appris à nager. Ce sera à Winthrop au lac Upper Narrow avec les juvénistes. C’est aussi à Hills Beach où nous avons adopté un chiot que nous avons nommé Trixie. Il venait de la potée de mon oncle Willie de Springvale. Après avoir supplié maman pendant de longs moments, elle avait enfin consenti à garder le petit chien seulement si nous en prenions bien soin. Pas de dégats sur les planchers, nous avait-elle dit. Nous lui avions promis notre adhérence à ses conditions disciplinaires, et nous avions donc gagné sa permission et notre beau petit chien aux poils dorés. Maman, avec le temps, elle aussi a appris à aimer Trixie.

J’aimais bien la plage et les eaux salées de l’océan atlantique, les petites coquilles jetées sur le sable par des vagues qui finissaient en “broue,”et le soleil luisant de chaleur qui scintillait sur les eaux et les châtoyait comme font les diamants. L’océan pour moi, menait à l’infini ou presque et c’est pour cela que je termine mon premier roman en français, “Le Petit Mangeur de Fleurs,” avec une scène de la plage et l’étendue de la mer à Fortunes Rock qui mènera le jeune homme au large et lui offrira un avenir d’aventures et de créativité. Le jeune homme c’est moi vers l’âge de dix-sept ans qui contemple l’avenir, un avenir de succès et de possibilités. Quelles étaient les possibilités pour un jeune Franco- Américain? Il m’a fallu les explorer et oser franchir la peur de l’insuccès et les défis de la vie. Comme je le dis dans mon roman, il n’y avait pas beaucoup d’exemples de succès chez mes co-citoyens franco-américains en ce temps-là. J’en connaissais très peu. Très peu d’écrivains, de voyageurs instruits, d’hommes avec une créativité singuliaire, et très peu qui ne suivaient pas le pas des Yankees et qui osaient vivre de leurs propres capacités.

En somme, la plage et la mer représentent pour moi une grande occasion de plonger dans l’aventure du vécu et de la participation aux moments créateurs qui viennent nous offrir les challenges, comme le disent les Français, les challenges de faire ce qu’on a eu toujours peur de faire dans la vie. J’ai donc grandi avec la peur de l’insuccès mais pas une peur insurmontable comme je l’ai bien appris plus tard. Le succès dans la vie n’est pas l’argent ni l’accumulation des biens, mais le fait qu’on a osé faire ce qu’on a été créé pour faire….imaginer, créer, et se lancer dans la mer des possibilités pour enfin se trouver sur la plage du succès et de l’accomplissement humain. Si aujourd’hui je me rends compte de mon succès dans la vie comme professeur d’université, d’écrivain, de voyageur, et membre actif dans notre communauté, c’est parce que j’ai toujours voulu offrir les mêmes possibilités aux jeunes de mon groupe ethnique qui, sans doute, ont les mêmes tendances de se douter à propos de leur propre succès dans la vie, la vie d’un ou d’une Franco-Américain/ Franco-Américaine. La peur et les doutes ne favorisent pas le succès dans la vie. C’est la confiance en soi qui mène à l’aventure d’un succès gagné et non rabâché.

Le Grenier des Souvenances de Norman paraît toutes les deux semaines et ces articles sont basés sur les souvenirs de Norman Beaupré alors qu’il grandissait à Biddeford dans les années 1930 et 1940. Ils sont ancrés dans les expériences culturelles franco-américaines. Le Docteur Beaupré a son doctorat de l’Université Brown. Il a enseigné plus de trente ans à l’Université de la Nouvelle- Angleterre avant de prendre sa retraite en l’an 2000. Il a ensuite voyagé considérablement et a écrit des romans et d’autres livres en anglais et en français. Il est à sa 19me oeuvre.

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