2016-04-21 / Editorial

La Belle Chevelure De Laura

By Norman Beaupré

Cette histoire ou récit est tirée de ma dernière oeuvre pas encore publiée, “Souvenances d’une Enfance Francophone Rêveuse.” C’est à propos de ma grand’mère paternelle, Laura Simard Beaupré, qui est décédée en 1949. Elle a toujours habité Biddeford avec son mari, George, et sa famille sur la rue Cleaves. Mon père, René, fut l’aîné de la famille. L’histoire consiste principalement de certaines mémoires de ma grand’mère quoique j’ai tant soit peu élaboré les détails afin de lui donner l’apparence d’une histoire racontée. Je dois dire, cependant, que ma grand’mère a eu les cheveux longs et en toque alors qu’elle meublait ma vie d’enfance. Elle les a fait coupés dans sa soixantaine.

Elle était assise dans un gros vieux fauteuil de cuir marron au Salon de Beauté Chez Claudette sur la rue Simard, et puis elle commença à penser en elle-même qu’est-ce qu’elle faisait là. Pourquoi était-elle dans un salon de beauté? Pourquoi se laissait-elle faire, elle et sa belle et longue chevelure qu’elle avait tant aimée et conservée pendant des années? Se laisser faire par une étrangère par-dessus le marché. Celle-ci allait lui couper sa belle chevelure. «Mon Dieu!»

Le jeune femme portait un sarrau vert pâle, et elle était en frais de défaire la toque de Laura. Il en sortit une longue et belle chevelure grise couleur d’acier. Laura ne s’était jamais fait couper les cheveux depuis sa tendre enfance. Jamais! Peut-être elle s’était fait rafraîchir les cheveux par sa mère, mais jamais coupés par quelqu’un d’autre. Jamais de sa vie, et Laura venait d’avoir soixante-sept ans. La belle chevelure de Laura fut de longue date sa marque de femme, sa marque de distinction, pour ainsi dire. Sa soeur, Louise, tout en grandissant, avait les cheveux roux, et puis elle avait retenu la douce couleur d’une rousse jusqu’à ses années de vieillesse. Quant à la couleur des cheveux de Laura, elle fut d’un châtain obscur, une couleur pas aussi vive que celle des cheveux de Louise, mais une couleur remarquable pour une jeune fille devenue femme. On sait bien, les cheveux de Laura avait grisonné dans la cinquantaine, mais tous et chacun avaient passé la remarque que la belle chevelure longue de Laura lui allait tellement bien même dans sa soixantaine avancée. On disait même qu’en dépit de porter ses cheveux en une toque parce que c’était plus propre et plus convénient à sa tâche de mère et de pourvoyeuse, elle paraissait belle femme. Et puis, Laura aimait bien se regarder dans la glace de sa chambre lorsqu’elle se préparait pour se mettre au lit, car elle aimait sa belle chevelure longue qui lui tombait jusqu’aux fesses. Combien de fois ses petits enfants lui avaient demandé de défaire sa toque juste pour examiner ses longs cheveux de femme, les cheveux de mémère B. Ils avaient toujours admiré les longs et beaux cheveux de grand-mère lorsqu’ils tombaient derrière elle comme une boule de laine qu’on laisse tomber par terre. «Oh, mémère»avaient-ils beau dire à la vue d’une telle cascade de chevelure déferlant dans son dos. Laura avait toujours porté ses cheveux longs, et sa mère avait-elle passé des heures à les brosser, car elle ne voulait, sans aucun doute, que les autres écoliers ne rient d’elle, Laura, surtout lorsqu’elle paraissait un peu échevelée. Les cheveux châtains de Laura ressemblaaient à la brunante d’automne alors que le ciel luit encore de ses vestiges de couleurs resplendissantes, rosâtre tirant sur le rouge mêlé d’éclisses oranges. Plus tard, elle commença à porter de jolis peignes dans une chevelure rehaussée afin de se trouver plus présentable pour une occasion tout à fait spéciale tel un anniversaire ou une fête en famille. Puis, elle s’était acheté de très beaux peignes en écaille-de-tortue pour son mariage avec Georges. Maintenant avec cinq enfants et diverses tâches quotidiennes, Laura avait commencé à porter ses cheveux en toque derrière sa tête. Elle n’avait donc pas le temps de se bâdrer avec une chevelure comme elle l’avait jadis fait, mais elle jouissait d’une chevelure longue, sa marque de femme, s’était-elle dite à maintes reprises.

Cependant, tout d’un coup, elle se mit à se rendre compte qu’elle allait se séparer de ses longues mèches de cheveux. Sa nuque allait être exposée pour de bon. C’est vrai qu’avec la toque, elle était révélée sa nuque, mais le soir avant de se coucher, elle brossait ordinairement ses longs cheveux en se regardant dans la glace où elle pouvait admirer sa belle chevelure, car elle ne sentait plus la nuque nue parce qu’elle voyait bien ses longs cheveux qui avaient déferlé tout le long de son dos. Et puis, elle aimait bien cette femme à la belle et longue chevelure. Ce n’était pas qu’elle se sentait obligée ni même poussée de se faire couper les cheveux, mais sa fille, Lina Marie, l’avait convaincue après d’interminables supplications de sa part. La fille voulait donc que sa mère se fasse couper les cheveux afin d’adopter une nouvelle coiffure, plus moderne et plus à la mode. Elle l’avait rassurée que prendre soin d’une chevelure longue exigeait beaucoup de soin et d’effort en plus du temps requis, mais qu’une nouvelle coiffure plus en vogue, la ferait paraître moins démodé, surtout pour une femme dans la plénitude de la vie. Mais, elle s’était dite que c’était précisément pour des raisons de propreté et d’apparence qu’elle avait tressé ses longs cheveux gris, et puis elle les avait contournés en une toque afin de paraître plus propre et plus à la mode des femmes de son âge. Après tout, elle était convaincue qu’elle avait épargné une belle somme d’argent toutes ces années passées en ne fréquentant pas les salons de beauté, et qu’elle en épargnerait encore au futur. Cependant, sa fille ne croyait pas dans les arguments de sa mère vis-à-vis de sa longue chevelure grise. Néanmoins, Lina Marie croyait qu’une toque pour une femme dans sa soixantaine, comme sa mère, la faisait paraître plus vieille que son âge, une vraie mémère. «Je suis une grand’maman» affirma Laura à sa fille. «Mais tu n’as pas besoin de paraître comme une,» fut la réponse de Lina Marie. «À quoi une grand’mère doitelle ressembler?»murmura Laura. Pourquoi les gens aiment-ils étiqueter les autres avec des marques ou des noms qui les font sentir hors de place ou hors du commun? Pourquoi aiment-ils façonner les autres à leur propre image? Ne réalisent-ils pas que tous et chacun nous avons nos propres valeurs, nos propres accidents physiques et culturels que l’on veut préserver avant qu’ils ne disparaissent ou nous soient arrachés? Ce fut toutes les pensées qui trottaient dans la tête de Laura assise dans le vieux fauteuil. «Je sais bien,»dit-elle en elle-même, «qu’une personne doit s’adapter aux changements, et je ne suis pas stupide à ce sujet. Je ne tomberai pas en mille morceaux à cause de ça. C’est pour cela que les choses vraiment importantes dans la vie nous aident à tolérer mieux les changements qui viennent surrepticement nous frapper. Ce sont ces choses-là, les choses importantes, et pour moi, c’est ma longue et précieuse chevelure, qui fait ce que je suis, moi, Laura. À mon avis, ces choses-là ne peuvent jamais changer, car ce serait comme me dire qu’un oiseau doit changer son chant ou qu’une branche de lilas doit changer de couleur juste pour plaire aux déboires du temps et des changements.»

En attendant la coiffeuse, Laura toucha de ses doigts la frange de ses longs cheveux tombés sur ses genoux. Ses pensées retournèrent en arrière où elle découvrit la chute du temps qui avait emporté à la derive ses souvenirs tout comme la marée montante avait emporté les épaves. Elle se souvint le temps de sa jeunesse, un temps de joie et de travail assidu alors qu’il y avait des moments de fainéantise. Elle entrevoyait parmi ces souvenances le beau verger de pommes de son grand’père Simard qui fut un des pionniers canadiens de la communauté francophone. Ce fut son nom de fille, Simard. Nom de pionnier, nom foncièrement québécois. Oui, elle était de souche de la patrie des ancêtres transplantés de la Normandie en France et maintenant, elle et sa famille, retransplantées aux États-Unis. Son père fut un tailleur de pierre et il s’était écarté de la filature où travaillaient la plupart des immigrés en Nouvelle-Angleterre. La mère de Laura dont les descendants furent les Cadorette de Roberval, était mère de famille, pourvoyeuse, cuisinière d’une excellente réputation, paroissienne renommée pour ses oeuvres de charité, et modiste de chapeaux de femme. Laura était fière de ses parents, fière de ses ancêtres dont l’histoire fut propagée en famille lors des veillées où les gens, amis et parents, échangeaient chacun des bouts de souvenances de famille. Toute cette histoire de son héritage recueillie ici et là et répétée de bouche à oreille fut gravée dans son coeur pour jamais ne s’effacer.

Afin d’enjoliver sa cheveluire, Laura s’était acheté de beaux peignes en écaille de tortue que sa maman trouvait une perte d’argent, du gaspillage, avait-elle dit. À l’âge de quinze ans lors d’une séance de pose avec le photographe Lemire, elle avait choisi de peigner ses cheveux à l’arrière fermement mais pas trop serrés pour amoindrir ses belles ondes. Elle avait attaché un ruban mince bleu marin derrière ses cheveux et puis elle portait un costume genre de costume marin à large col. Suspendue par un ruban étroit autour de son cou, une montre en or, Elgin, sur laquelle il y avait une gravure, en quelque sorte un cor de chasse avec des enjolivements de petites spirales sur chaque côté. Attachéee à un anneau tout près du dispositif de remontoir, divulgait une chaînette au bout de laquelle tombait un tout petit sifflet, tout comme un petit cor en miniature[j’ai en ma possession aujourd’hui cette montre que ma tante m’a donnée en souvenir de ma grand’mère Beaupré].

Laura chercha son portefeuille et l’ayant trouvé, paya la coiffeuse. Elle et sa fille sortirent du salon. Lina Marie dit à sa mère qu’elle s’adapterait vite au changement. “C’est du vieux, ‘man et c’est le temps de vivre dans le présent et d’être à la mode.” “Oui, vivre à la mode de ceux qui oublie le passé,” lui dit Laura. Les deux femmes commencèrent à marcher lorsque Lina Marie dit à sa mère, “Come on ‘ma, we have things to do.” “Tu vas me parler en anglais astheure?” lui répondit Laura un peu troublée et même choquée de se faire adresser en anglais, la langue des Irlandais et des Protestants, se dit-elle. “Je pensais à quelque chose.” “Quoi, ‘man?” “Savais-tu qu’ils rasaient la tête des femmes pendant la dernière Grande Guerre? C’était pour les mortifier et les remplir de honte. Ben, la cousine de ta grand’mère, y’ont coupé les cheveux et pis y’ont rasé la tête juste pour l’humilier. C’est arrivé en France dans un tout petit village de la Normandie. Juste parce qu’on l’accusait d’avoir collaboré avec les boches, les ennemis du peuple français. Pauvre cousine, pauvre elle. “ “Je suis certaine que ses cheveux ont repoussé plus tard,” lui dit Lina Marie. “Oui, mais c’est ce qui reste après un tel viol. Ça dure longtemps. Oui, pour une femme violée, ça dure longtemps.” “Faut pas se faire de la peine avec ça, ‘man.” “C’est pas la peine, c’est la perte d’un morceau de nous-mêmes, de notre fierté de femme, un morceau de notre héritage itou.” “Là,’man, je vous comprends pas.” “Non, tu comprendras jamais. Allons-nous-en.”

Ces Souvenances sont la suite du “Grenier des Souvenances de Norman.” Norman Beaupré est natif de Biddeford et il a enseigné plus de trente ans à l’Université de la Nouvelle- Angleterre. Son doctorat vient de l’Université Brown. Le Docteur Beaupré a beaucoup voyagé en France et ailleurs en plus d’avoir pris deux congés sabbatiques à Paris. Il est l’auteur de vingt livres publiés en français et en anglais. Sa dernière oeuvre, un roman, est “The Fallen Divina---Maria Callas.”

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