2016-07-14 / Editorial

Les Épiceries de ma jeunesse

Le grenier de souvenances de Norman
By Norman Beaupré

Aujourd’hui il n’existe presque plus de petites épiceries où l’épicier était bien connu par ses clients dont la plupart furent les voisins. En ce temps -là tout le monde se connaissait, et l’épicier était très bien connu par tous et chacun du voisinage. On lui portait confiance et lui avait confiance en ses clients jusqu’à leur accorder crédit pour des semaines et parfois un mois ou deux, si le client passait à travers du temps dur. Il y avait le système qu’on appelait la “slip” alors que l’épicier gardait le compte de chacun dans sa boîte de comptes. Je me souviens qu’il y avait une jeune fille dont la mère s’appelait Lillé Blanchette. Elle restait à l’angle des rues Simard et Gove; elle était seule avec sa fille. Je ne sais pas si la mère était veuve ou séparée de son mari. On en parlait qu’à basse voix de temps en temps. Nous les enfants, on jalousait cette fille, je crois qu’elle s’appelait Lucille Girard, parce qu’elle allait souvent chez l’épicerie Parentreau et elle achetait ce qu’elle voulait, et le faisait mettre sur la “slip,” et la mère payait le compte. On croyait cela merveilleux. Rarement, les clients le trichaient, et ils payaient toujours leur compte à temps. C’est vrai qu’il y en avait qui s’esquivaient de leurs obligations financières avec l’épicier, mais la grande majorité d’entre eux réglaient toujours chacun leur compte à temps voulu. Cependant, j’ai entendu dire qu’il y en avait qui n’avait pas payé leur compte pour des semaines, des mois, et c’est alors que l’épicier ne les harcelait pas mais il venait à pardonner leur dette sans avoir aucun signe de vengeance ou de châtiment de sa part. Celui-ci était bon chrétien et bon négociant. Si je m’en souviens, ma mère et ma grand-mère B. n’ont jamais eu de compte à payer chez l’épicier. Tout était fait avec de l’argent, du “cash,” comme on le disait. Dans ce temps-là on ne voulait point se faire passer pour “croche”, malhonnête, ou quelqu’un qui ne payait pas ses dettes. Voler n’était pas chrétien, pas catholique. Une des grandes valeurs franco-américaines était l’honnêteté, et puis elle l’est encore de nos jours.

Alors que je grandissais, j’ai bien connu plusieurs épiciers, les épiciers du coin comme on les appelait. Le premier, était Monsieur Parenteau, Hector Parenteau, qui demeurait sur la rue Gove mais qui avait son “store”, son épicerie sur la rue Cleaves. Elle était juste à côté de notre demeure et en face de mémère Beaupré. C’était vraiment un homme honnête et juste. Cependant, il avait une humeur parfois hère et il se choquait si les enfants venaient trop souvent lui quémander des bonbons alors qu’ils lui aiguisaient sa patience. Il ne se fâchait pas mais on voyait bien dans ses yeux la colère qui montait et montait. Dans ce temps-là, il envoyait sa fille, Lucille, au devant des enfants quémandeurs. Elle avait une patience d’ange avec nous les enfants. Moi, je l’aimais bien Lucille puisqu’elle me faisait toujours de la belle façon, comme on le dit chez nous. Ma mère l’aimait Monsieur Parenteau, car elle s’accordait toujours bien avec lui, et il lui donnait ce qu’elle voulait dans la viande.

Il y avait aussi un Monsieur Audie qui appartenait une épicerie sur la rue Cleaves pas trop loin de l’épicerie Parenteau. Je crois que son prénom était Oscar. Ce fut un homme souriant, aimable et digne de son métier et de son commerce d’épicier. Il s’accordait bien avec tout le monde du voisinage, car c’était le voisinage qui fréquentait son épicerie tout comme celle de Monsieur Parenteau. Au bas de la côte, tout près de la rue Water, il y avait une autre épicerie, l’épicerie de Monsieur Guignard. Si je m’en souviens, il y en avait deux et je crois qu’il y avait en plus de Monsieur Guignard et un Monsieur Caouette[corrrigezmoi, vous les lecteurs si je commets une erreur]. Une épicerie était plus grande que l’autre. Je monte une autre côte, la Pike, et j’arrive à une autre épicerie à l’angle de la rue Cross et la rue Pike, je crois. Celle-là n’était pas trop loin de l’École St-André. Malheureusement, je ne me souviens pas du nom de son propriétaire. On s’arrêtait parfois après l’école pour acheter des bonbons. Pas moi, car je n’avais jamais d’argent de poche, seulement si ma grandmère me donnait des sous pour ses commissions, et si je ne les avais pas encore gaspillés. Trop souvent, je les avais dépensés, car comme ma mère me le disait, l’argent brûlait dans mes poches.

Tout près de l’École St-André, à l’angle des rues Bacon et Sullivan, il y avait un autre magasin mais pas une épicerie, qui appartenait à Monsieur Wilfrid Fortier, et qui vendait toutes sortes de choses pour les écoliers et les grandes personnes aussi. C’était très commode et pas trop cher. Les jeunes entraient et sortaient avec ce qu’ils avaient acheté. Je n’y suis pas allé souvent car je n’avais pas besoin de trop grand chose sachant que je n’avais pas d’argent à dépenser pour rien. Nous avions été régimentés mes soeurs et moi que la famille était sans sous pour les dépenses pour rien, car sans nous l’avoir dit, nous étions pauvres. Pas indigents, mais pauvres comme la plupart des familles qui travaillaient aux filatures ou aux ateliers de chaussures. Si je me l’avais fait dire que j’étais pauvre, j’aurais refuser de le croire, car nous n’étions pas pauvres à la vue de notre famille, et certainement pas au consentement de ma mère. Elle avait vécu toute sa vie dans cette pauvreté qui ronge les poches de nos travailleurs et les garde au niveau des sans argent pour du luxe tel un loyer avec une grande salle de bains, l’eau chaude courante, un réfrigirateur électrique[nous ne l’avons pas eu avant 1946], et bien des choses que les plus avantagés avaient.

Il faut dire que notre famille n’était pas la seule dans ce prédicament d’inconvénience d’argent. Il y en avait plusieurs qui souffraient pire que nous autres. Au moins nous étions propres, habillés modestement mais fiers de nos habits confectionnés à la maison, et nous allions à la messe le dimanche endimanchés, comme on le disait autrefois. Nous avions tous la fierté d’appartenir à cette collectivité franco-américaine. Oui, nous appartenions à quelque chose d’important en tant que valeur, c’est-à-dire, la famille.

De retour à l’épicerie du coin, lorsque nous sommes déménagés hors de la Cleaves et hors du centre-ville, nous nous trouvions à Hills Beach où il n’y avait pas trop d’épiceries. En vérité, il n’y en avait qu’une et une autre, genre de demi-magasin chez Garnache que je connaissais guère. L’autre était loin de chez nous et nous n’y allions que très rarement. Je ne me souviens pas du nom . Toutes nos emplettes étaient faites en ville qui nous assuraient une sortie surtout pour ma mère qui s’ennuyait là-bas. De plus, nous allions toujours rendre visite à ma grand-mère une fois rendus en ville. Une fois rentrée en ville après que maman se trouva un loyer sur la rue Clifford suivi d’un autre logi sur la rue George qui appartenait à Monsieur Labranche, maman se trouva une autre épicerie du coin, celle de Monsieur Beauchesne sur la rue Pool. Roland Beauchesne était un homme qui souriait, un homme de bonne humeur et même il chantait du matin au soir, je le crois bien. Il était vraiment charmant et tout le monde se plaisait avec lui. Maman l’aimait bien et elle respectait sa conduite remarquable de bon marchand. Le “store” à Beauchesne fut un lieu de rencontre de plusieurs car tout ce monde aimait y aller afin de faire leurs emplettes de la semaine. Comme toutes les autres épiceries du coin, ce fut le centre de maintes activités humaines et sociales. On pourrait même dire que l’épicerie du coin fut une agence de rencontre et de bonne chaire.car c’est là qu’on y planifiait les repas quotidiens. Bien sûr, il y avait d’autres épiceries du coin à travers la ville et je ne peux pas tous les nommer. Vous en connaissez certainement.

Avec le temps les grandes épiceries telles A&P, Edwards, et autres remplacèrent les petites épiceries du coin. Les gens aimaient bien la variété des produits des grandes épiceries, et puis les gens avaient de plus en plus une voiture, alors ils pouvaient se déplacer un peu mieux. Cependant, on a, à la longue, perdu l’intimité entre l’épicier du coin et la madame une telle ainsi que les enfants qui venaient si souvent “se saucer” à l’épicerie du coin et jaser avec les voisins qui y venaient en nombre très souvent. Je dois admettre que le départ des petites épiceries du coin est devenu une vraie perte culturelle pour nous Franco- Américains, et pour les autres ethnies avec lesquelles nous nous allions pendant tant d’années. Oui, le voisinage a changé depuis que j’ai grandi.

Norman Beaupré est natif de Biddeford et il a enseigné plus de trente ans à l’Université de la Nouvelle-Angleterre. Son doctorat vient de l’Université Brown. Le Docteur Beaupré a beaucoup voyagé en France et ailleurs en plus d’avoir pris deux congés sabbatiques à Paris. Il est l’auteur de vingt livres publiés en français et en anglais. Sa dernière oeuvre s’intitule, “Souvenances d’une Enfance Francophone Rêveuse”, un recueil d’une trentaine de contes et d’histoires qui sortent de son imagination active.

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