2016-09-22 / Editorial

Le grenier de souvenances de Norman

Les Rites de mon enfance
By Norman Beaupré

Il existe certaines démarches ou enjeux dans notre vie que l’on pourrait dénommer rituels.Ceci semble paraître dès le bas âge. Il se peut vraisemblablement que ces démarches ou enjeux sortent du rite d’une vie. Ce que je veux dire par rite c’est ce que le dictionnaire définit comme “ Cérémonie réglée ou geste particulier prescrit par la liturgie d’une religion” et dans le plan sociologique “pratiques réglées de caractère sacré ou symbolique, tel le rite de passage, initiatique,” ainsi que “Pratique réglée, invariable; manière de faire habituelle.” Ce qui me frappe le plus c’est le caractère sacré et la pratique réglée et invariable ainsi que la manière de faire habituelle. Voilà ce que je veux dire par le terme rituel ou les rites de mon enfance. Je crois bien que ces rites nous étaient passés d’une génération à l’autre en tant que Franco-Américains. On sait bien que ces rites ou de pareils existaient dans d’autres ethnies. Tout en grandissant l’enfant apprenait à imiter et à poursuivre son identité par les gestes et les paroles des siens. C’était la manifestation de la culture à l’oeuvre. Je vous en donne des exemples.

Dès la naissance on songeait à la bienséance du nom de l’enfant et de son baptême à l’église. C’était compris que le sacrement serait accompli suite immédiate de la naissance, souvent deux ou trois jours, pas plus longtemps que ceci. Voilà le lien du sacré avec le premier pas d’une naissance. Aussi, les prêtres nous disaient qu’il fallait assurer l’entrée au paradis au cas de la mort inattendue d’un enfant naissant. Il n’aurait pas fallu que l’enfant meure avec la tache originelle car c’aurait causer que l’enfant non-baptisé aille aux limbes, lieu dénommé par les théologiens qui ne savaient pas où expédier les âmes non-baptisées si survenait la mort avant le baptême. Voilà le rite traditionnel exercé par le prêtre et les parents. Ajouté à ceci fut l’habit ou le costume traditionnel du “set” de baptême[complet] qui consistait en un bonnet, une petite “slippe” et une robe longue tout en blanc. Il y avait aussi le long châle dans lequel était emmitoufflé le nouvel enfant. Dans l’ancien temps bien avant mon arrivée, il y avait la porteuse qui accompagnait les parrains à l’église. Les parents n’y allaient pas; c’était la coutume. Ensuite, c’était le rite de choisir un nom ou des noms par le consentement des parrains. Tous chrétiens catholiques en ce temps-là recevait le nom de Joseph si c’était un garçon et Marie si c’était une fille. C’était entendu. Ensuite on lui donnait son prénom soit d’après un ancêtre, soit d’après un parent, soit un nom sélectionné par la mère. Dans mon cas, ma mère voulait me faire appeler, Normand. Je ne sais pas pourquoi. Elle me dit plus tard qu’elle avait le nom de Jeannette dans la tête, mais il ne fallait pas faire appeler un garçon, Jeannette. Ceci aurait été étrange pour le petit bonhomme grandissant avec un nom de fille. Peut-être même honteux. Alors, ce fut Normand. Normand fut loin d’un nom de saint tel favorisé par les nôtres. Aujourd’hui on donne des noms de vedettes de film ou de la musique, ou même des noms des sportifs reconnus, des noms tels Dakota, Chase,Cheyenne, et Savannah ainsi de suite. Les pauvres saints ont été donc mis dans l’oubli. Le sacré a donc diminué dans l’échelle de nos valeurs.

Plus tard, il y aura les rites des autres sacrements: la confession, la première communion avec le complet en noir. Pour moi, je portais des bas noirs, souliers noirs, pantalon noir jusqu’aux genoux, veston tout en noir avec une grosse “bouque”[ruban] blanche autour du cou. Le petit garçon de maman tout bien attifié et les cheveux plaqués lisses, le petit Normand paraît pincé sur la photo avec les deux mains jointes comme une madonne. Pour les jeunes filles c’était la robe blanche, les bas blancs, les souliers blancs et le voile sur la tête. Pour la confirmation il n’y avait qu’une grosse “bouque”[ruban] rouge au bras pour rencontrer l’évêque et recevoir le soufflet rituel de sa main gantée droite. Il s’en suivra les autres sacrements plus tard. Ajoutés à ces rites religieux solennels, il y avait aussi les autres gestes que j’appellerais rituels: il y avait la confection des tourtières pour les fêtes[les fêtes voulant dire la Noël et le Jour de l’An]; les fiançailles et la bague ou l’alliance désirée; les showers , un avant le mariage et un autre avant l’arrivée du bébé; le rythme annuel du calendrier ecclésiastique avec toutes ses fêtes et ses décrets d’observance tels le carême et l’avent; toutes les configurations des travaux généalogiques souvent passées de génération en génération, et bien d’autres. Il y avait un rythme bien décerné et suivi rattaché à ce phénomène dit rituel. On le faisait par tradition, par héritage, et par identité culturelle. Une fois les rites disparus, bien c’est presque l’anonymité culturelle pourrions-nous dire.

Les rites de notre culture à nous Franco-Américains furent et sont encore le pivot et même la moelle des os de notre identité culturelle. Comme partie intégrante de cette identité vient la langue sans laquelle nous nous trouverionshandicappéssinonmal-assortis.Ilyaeu bien des débats à propos de la langue et de l’identité culturelle franco-américiane, car il y en a qui dise que sans la langue il ne peut pas y avoir de vraie identité. Il y en a d’autres qui disent l’opposé. Tout ce qu’il suffit c’est le fait que le français fut la langue maternelle à la maison alors que l’on grandissait malgré qu’aujourd’hui on ne la parle que rarement ou pas du tout. Je ne veux pas me mêler de cette affaire d’identité culturelle et en faire une bagarre. Tout ce que je sais, c’est que la langue, les rites culturelles, et les manifestations d’appartenance à la culture dans laquelle nous sommes nés et continuons d’adhérer, tout ça c’est ma culture à moi et je ne puis pas me séparer d’elle pas plus que je pourrais me soustraire de mon âme. C’est ma vie, c’est ma raison d’être. C’est pour cela que je continue d’écrire en français afin de démontrer aux jeunes gens franco-américains que l’on peut atteindre un moyen de succès sans nier et sans se débarrasser de sa langue et sa culture. Il ne faudrait pas s’américaniser à un tel point que l’on devient nul et sans culture précise. Il faut adhérer à nos rites afin de pouvoir se définir et se ranger avec ce qui est notre vraie identité en tant qu’être humain. Ce n’est ni l’argent, ni le succès social ni les apparences physiques qui nous mènent au vrai succès dans la vie, mais c’est la réalisation de notre propre personnalité et de notre propre identité culturelle qui nous inspirent à vivre une vie remplie de rêves réalisés...ça suffit, car je ne veux pas vous prêcher des sermons là-dessus.

Norman Beaupré est natif de Biddeford et il a enseigné plus de trente ans à l’Université de la Nouvelle-Angleterre. Son doctorat vient de l’Université Brown. Le Docteur Beaupré a beaucoup voyagé en France et ailleurs en plus d’avoir pris deux congés sabbatiques à Paris. Il est l’auteur de vingt et un livres publiés en français et en anglais. Sa dernière oeuvre s’intitule, “Souvenances d’une Enfance Francophone Rêveuse”, un recueil d’une trentaine de contes et d’histoires qui sortent de son imagination active.

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